“Boulevard, vous avez dit Boulevard ?” a été construit à partir de la pièce originale
de Daniel Mesguich “Boulevard du Boulevard du Boulevard” paru dans
l'Avant-Scène Théâtre n°1200 (15-03-2006).
Amoureux de Shakespeare, je n’ai jamais pris au sérieux la différence entre “tragédie” et “comédie” : j’ai mis en scène des oeuvres sous-titrées “comédie”, mais sur la scène toujours une gravité, je le sais, perçait sous la légèreté, une certaine horreur sous la drôlerie, qui mettait en danger la forme supposée de oeuvres. J’ai mis en scène des oeuvres sous-titrées “tragédie”, mais l’humour, je le sais, n’en a jamais été absent, il perçait çà et là, illicite semblait-il, sous l’écorce offerte du malheur. Un rire, chaque fois, venu d’on ne savait où, secouait soudain la représentation, rire qui gênait le déroulement paisible de la tragédie, et qui, en quelque sorte, l’accusait - comme si la tragédie elle-même ne pouvait plus se donner sérieusement, et que ce fût cela, précisément, la plus grande tragédie. Cet humour, si improbable, si violent, si inadmissible qu’il ait pu paraître, était sérieux.
Je n’ai donc jamais présenté (ou presque) de spectacles où l’humour fut envisagé pour lui même, occupant le premier plan du théâtre. Cela me manque aujourd’hui. Non que j’en sois venu à penser qu’un théâtre nouveau, intelligent, grave, n’est plus tout aussi urgent que par le passé, ni que, lassé d’un théâtre « sérieux », je décide, comme quelques autres, de rejoindre enfin le théâtre de pur « divertissement ». Non. C’est plutôt, précisément, parce qu’en ces temps troublés les amuseurs deviennent légions, parce que l’amusement lui-même devient un texte et une idéologie, qu’il nous semble devoir, ce texte, le mettre en scène lui aussi, le mettre en écoute, en jeu, en crise. Sérieusement ? Non. En riant. C’est, je crois, la moindre des politesses. Et la plus grande difficulté.
Faire un spectacle dont l’humour soit la loi en même temps que la transgression peut sembler une entreprise paradoxale, voire impossible : c’est pourtant très exactement notre projet. Car s’il n’est pas question de réaliser un spectacle sérieux sur l’humour, il n’est pas davantage question de sombrer dans le genre facile, et vil par excellence, de la parodie : nous ne nous moquerons pas de la grandeur. Bien plutôt s’agira-t-il pour nous de traverser, étrangers à lui, ce territoire de la drôlerie qu’ont jadis arpenté pour leur public les trois grands vaudevillistes Feydeau, Labiche et Courteline, et d’y semer, en ce territoire, d’autres sortes d’humour (burlesque, absurde, humour noir, etc.).
Et Tex Avery ou les Marx Brothers, les Monty Python ou Stan Laurel viendront dérégler, invisibles, les formes les plus rigides de la comédie de boulevard ; tandis que Goldoni ou Marivaux seront à leur tour hantés par Feydeau et Courteline. Ou Jerry Lewis. Ou Buster Keaton. Ou d'autres... Habituellement, lorsque nous répétons un spectacle - une tragédie, donc - nous ne cessons, en travaillant, de rire. Oui. Pardon. Ce rire, ce bonheur de l’imagination et de la lecture, nous l’avions, jusqu’à présent, gardé pour nous, le tenant davantage pour une énergie que pour un spectacle ; eh bien, c’est simple : cette énergie, nous avons décidé, aujourd’hui, de la montrer sur la scène. Rire de l’origine, en somme, qui remonte insolemment.
En fait, de quoi s’agit-il ? De rien d’autre que de théâtre, puisque - et les vrais tragédiens le savent bien - c’est faire du théâtre qui est rigolo.